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5 formes d’abus sexuels que beaucoup de victimes ne reconnaissent pas

Au Cameroun, parler d’abus sexuel reste, dans bien des milieux, un sujet tabou. La honte, la peur du jugement social, la pression familiale et les pesanteurs culturelles poussent des milliers de victimes au silence. Et pourtant, selon l’Enquête Démographique et de Santé du Cameroun (EDSC-V, 2018), 13% des femmes ont été victimes de violences sexuelles à un moment quelconque de leur vie. Des données de l’Association de Lutte contre les Violences faites aux Femmes (ALVF) révèlent par ailleurs que 29% des femmes déclarent avoir été victimes d’actes de violences sexuelles, et que 39% des victimes n’ont jamais parlé à personne de ce qu’elles ont vécu.

Ces chiffres alarmants cachent une réalité encore plus profonde : une grande partie des abus sexuels ne sont pas reconnus comme tels par les victimes elles-mêmes. Pourquoi ? Parce que l’abus ne ressemble pas toujours à ce qu’on nous a appris à identifier. Il n’arrive pas forcément dans une ruelle sombre, commis par un inconnu. Il peut venir d’un époux, d’un enseignant, d’un supérieur hiérarchique, d’un membre de la famille, ou même se passer derrière un écran de téléphone.

Dans cet article, l’association Femmes et Enfants vous présente 5 formes d’abus sexuels souvent méconnues, avec un éclairage sur le droit camerounais, les réalités locales, et les ressources disponibles pour les victimes.


1. La coercition sexuelle : quand le « oui » est arraché, pas librement donné

Qu’est-ce que c’est ?

La coercition sexuelle désigne toute situation dans laquelle une personne est amenée à avoir une activité sexuelle sans y consentir librement — non pas parce qu’elle a été physiquement forcée, mais parce qu’elle a cédé sous la pression, le chantage émotionnel, la culpabilisation ou l’insistance répétée.

Au Cameroun, cette forme d’abus est particulièrement courante dans les relations de couple ou de fiançailles. Des phrases comme « Si tu m’aimais, tu accepterais », « Tu m’as promis », « Tu me dois ça après tout ce que j’ai fait pour toi », ou encore « Si tu refuses, je vais chercher ailleurs » sont des outils de coercition. La victime dit « oui » — mais ce oui a été arraché par la peur, la fatigue, la culpabilité ou la dépendance économique.

Pourquoi est-ce difficile à reconnaître au Cameroun ?

Dans notre contexte culturel, il existe une pression sociale forte sur les femmes pour qu’elles « satisfassent » leur partenaire. Les expressions comme « une bonne femme ne refuse pas son mari » ou « c’est normal dans une relation » normalisent ces comportements et empêchent les victimes de les identifier comme des abus. Beaucoup de jeunes filles et de femmes pensent qu’elles n’ont pas le droit de refuser dès lors qu’il y a un engagement sentimental ou une relation de dépendance.

Ce que dit le Code pénal camerounais

Le Code pénal camerounais (loi n°2016/007 du 12 juillet 2016) punit le viol commis à l’aide de violences physiques ou morales (article 296). Les contraintes morales — intimidation, pression psychologique, chantage — sont donc des éléments constitutifs reconnus par la loi. Un « oui » obtenu sous pression n’est pas un consentement légal.


2. Les violences sexuelles dans le mariage et les relations intimes

Qu’est-ce que c’est ?

L’un des mythes les plus répandus au Cameroun est que le mariage implique un consentement sexuel permanent et illimité. Cette croyance est fausse, moralement et juridiquement. Être mariée ne signifie pas avoir signé un accord de disponibilité permanente. Chaque acte sexuel nécessite un consentement libre et explicite, à chaque fois.

Le viol conjugal — c’est-à-dire le fait de contraindre son épouse ou partenaire à un acte sexuel contre son gré — est une réalité vécue par des milliers de femmes au Cameroun. Les données de l’ALVF indiquent que 51,4% des actes violents sont commis par les maris ou partenaires. D’autres comportements entrent dans cette catégorie : initier un acte sexuel pendant le sommeil, refuser d’utiliser un préservatif contre la volonté du partenaire, ou utiliser la sexualité comme punition ou récompense.

Pourquoi est-ce difficile à reconnaître ?

La société camerounaise considère encore souvent le corps de la femme mariée comme une « propriété » du mari. Cette vision est renforcée par certaines traditions, certains discours religieux mal interprétés et l’absence d’une loi spécifique sur les violences conjugales. Beaucoup de victimes ne se reconnaissent pas comme telles parce qu’elles ont grandi avec l’idée que refuser son mari est une faute.

Ce que dit le droit camerounais

Le Code pénal camerounais reconnaît le viol commis par toute personne, y compris dans le cadre conjugal. L’article 296 punit le viol d’un emprisonnement de 5 à 10 ans. Les peines peuvent être aggravées jusqu’à 10 à 20 ans si l’auteur est une personne ayant une autorité sur la victime (article 298), ce qui peut inclure le conjoint en situation de domination. Il est important de noter cependant que le droit coutumier et les pratiques judiciaires locales ne reconnaissent pas toujours pleinement le viol conjugal — c’est précisément l’un des combats que mènent les associations comme la nôtre.


3. La violence sexuelle numérique : un abus réel, même derrière un écran

Qu’est-ce que c’est ?

Avec la prolifération des téléphones intelligents et des réseaux sociaux au Cameroun, une forme d’abus sexuel relativement nouvelle a explosé : la cyberviolence sexuelle. Elle regroupe notamment :

  • Le partage non consenti de photos ou vidéos intimes (« revenge porn ») — souvent après une rupture ou en guise de vengeance
  • La sextorsion : chantage exercé à partir d’images ou vidéos intimes obtenues de manière frauduleuse
  • L’envoi non sollicité de contenus à caractère sexuel via WhatsApp, Facebook ou autres plateformes
  • La manipulation en ligne pour soutirer des images intimes à des jeunes filles ou à des mineurs

La réalité camerounaise

Au Cameroun, des jeunes femmes sont régulièrement victimes de chantage par d’anciens partenaires qui menacent de diffuser des photos intimes si elles ne reprennent pas la relation ou ne leur versent pas de l’argent. Cette forme d’abus est souvent sous-déclarée par honte et par peur du regard social, qui tend à blâmer la victime pour avoir pris ou partagé ces photos.

Ce que dit la loi camerounaise

La loi n°2010/012 du 21 décembre 2010 relative à la cybersécurité et la cybercriminalité au Cameroun réprime les abus sexuels commis en ligne. Son article 79 prévoit des peines de 5 à 10 ans d’emprisonnement et des amendes de 5 à 10 millions de FCFA pour les actes d’outrage à la pudeur commis par voie électronique. Les articles 74 et 75 de cette même loi répriment le cyberharcèlement. Les victimes peuvent saisir la Brigade de Cybercriminalité (DGSN) pour porter plainte.


4. Le grooming : la manipulation des enfants par des adultes de confiance

Qu’est-ce que c’est ?

Le grooming (ou « préparation à l’abus ») est un processus de manipulation progressive par lequel un adulte établit une relation de confiance et d’affection avec un enfant ou un adolescent, dans le but ultime de l’abuser sexuellement.

L’agresseur — qui est très souvent une personne connue de l’enfant : un oncle, un tuteur, un enseignant, un voisin, un chef religieux, un responsable d’association — procède par étapes. Il se montre généreux, compréhensif, attentionné. Il offre des cadeaux, de l’argent, du soutien scolaire. Il crée progressivement une relation exclusive, isole l’enfant de ses proches, introduit des conversations ou des comportements à caractère sexuel de façon graduelle, et impose le secret.

La réalité camerounaise

Au Cameroun, une étude de santé publique sur 37 719 filles et femmes révèle que 5,2% ont été victimes de viol, et qu’un quart d’entre elles avaient moins de 10 ans au moment des faits. Comme le soulignent les associations de terrain : « Le bourreau peut être le frère aîné, ça peut être un oncle. » Les abus se produisent dans les familles, les quartiers, les établissements scolaires — des espaces où l’enfant est censé être en sécurité, ce qui rend la reconnaissance et la dénonciation encore plus difficiles.

Signaux d’alerte à surveiller chez un enfant

  • Des cadeaux ou de l’argent reçus d’un adulte sans explication claire
  • Un secret partagé avec un adulte, accompagné d’une demande de ne rien dire
  • Un retrait progressif des parents, amis ou activités habituelles
  • Des changements de comportement : agressivité, repli sur soi, troubles du sommeil
  • Des propos ou comportements sexualisés inhabituels pour l’âge de l’enfant

Ce que dit le Code pénal camerounais

L’article 346 du Code pénal punit l’outrage à la pudeur sur une personne mineure de moins de 16 ans d’un emprisonnement de 2 à 5 ans et d’une amende. L’article 347 dispose que lorsque le viol est commis sur un mineur de 16 à 21 ans, les peines sont doublées — soit 15 à 25 ans d’emprisonnement. Si l’auteur est un ascendant, tuteur, enseignant ou toute personne ayant autorité sur l’enfant (article 298), la peine peut aller jusqu’à la réclusion à vie.


5. Le harcèlement sexuel et l’abus d’autorité

Qu’est-ce que c’est ?

Lorsqu’une relation implique un déséquilibre de pouvoir — entre un employeur et son employée, un enseignant et son élève ou étudiante, un supérieur hiérarchique et un subordonné, un responsable religieux et un fidèle — toute pression de nature sexuelle exercée par le plus puissant constitue un abus.

Le harcèlement sexuel prend des formes variées : propositions sexuelles insistantes, regards déplacés, gestes non consentis, commentaires sur le corps, promesses de promotion ou menaces de licenciement liées à l’acceptation ou au refus d’actes sexuels, etc.

La réalité camerounaise

Dans les entreprises, les universités, les administrations publiques et même les organisations religieuses, cette forme d’abus est particulièrement répandue. Des étudiantes sont contraintes d’accorder des faveurs sexuelles à des enseignants pour valider leurs examens — ce qu’on appelle parfois « sexe contre notes ». Des travailleuses domestiques, souvent jeunes, issues de milieux ruraux et sans filet de protection, sont victimes de leurs employeurs sans oser parler par peur de perdre leur emploi ou d’être chassées du logement.

Ce que dit le Code pénal camerounais

L’article 302-1 du Code pénal camerounais (loi n°2016/007) punit expressément le harcèlement sexuel :

  • 6 mois à 1 an d’emprisonnement et une amende de 100 000 à 1 000 000 FCFA pour quiconque, usant de son autorité, harcèle autrui pour obtenir des faveurs sexuelles (alinéa 1)
  • 1 à 3 ans d’emprisonnement si la victime est mineure (alinéa 2)
  • 3 à 5 ans d’emprisonnement si l’auteur est préposé à l’éducation de la victime — enseignant, formateur, éducateur (alinéa 3)

Les victimes peuvent déposer plainte auprès du Procureur de la République compétent ou se constituer partie civile devant la juridiction compétente.


Pourquoi est-il si important de nommer ces abus, surtout au Cameroun ?

Au Cameroun, 48% des victimes de violences n’ont jamais cherché d’aide, et 39% n’en ont jamais parlé à personne (ALVF, 2011). Ces chiffres ne reflètent pas une indifférence des victimes — ils reflètent la puissance du silence imposé par la peur, la honte et l’isolement.

Mettre un mot sur ce qu’on a vécu, c’est le premier pas vers la reconstruction. Tant qu’une victime doute de la légitimité de sa douleur, elle ne peut ni chercher du soutien, ni accéder à la justice, ni se protéger à l’avenir.

Nommer ces abus permet aussi de :

  • Briser l’isolement et la honte qui paralysent
  • Comprendre ses propres réactions (repli, anxiété, colère, dépression) comme des réponses normales à une expérience anormale
  • Chercher une aide adaptée : soutien psychologique, accompagnement juridique
  • Protéger d’autres femmes et d’autres enfants en osant témoigner

Et rappelons-le : ce que vous avez vécu est réel, même si personne autour de vous ne l’a reconnu. Ce n’est pas de votre faute.


Que faire si vous êtes victime ou si vous connaissez une victime ?

Étapes immédiates

  1. Mettez-vous en sécurité — éloignez-vous de l’agresseur si possible.
  2. Consultez un médecin ou un centre de santé le plus tôt possible, surtout si l’abus est récent : un certificat médical est un élément de preuve essentiel. Demandez expressément un constat médical pour violence sexuelle.
  3. Ne vous douchez pas avant l’examen médical si l’agression est très récente — des preuves biologiques peuvent être préservées.
  4. Parlez à une personne de confiance ou contactez directement une association.
  5. Déposez une plainte au commissariat de police, à la brigade de gendarmerie ou directement auprès du Procureur de la République.

Ressources disponibles au Cameroun

  • ALVF (Association de Lutte contre les Violences faites aux Femmes) Centres Vie de Femmes à Yaoundé, Douala, Maroua et Bafoussam Tél. Yaoundé : (237) 22 20 52 94
  • MINPROFF (Ministère de la Promotion de la Femme et de la Famille) Point d’entrée institutionnel pour les femmes en détresse
  • Brigade de Cybercriminalité (DGSN) Pour les violences sexuelles commises en ligne (sextorsion, partage non consenti d’images)
  • ONU Femmes Cameroun — Yaoundé Point focal communication : nelly.kamdem@unwomen.org
  • Alert GBV — Plateforme d’information sur les violences basées sur le genre au Cameroun Site : alertgbv.com

Conclusion

Les abus sexuels ne ressemblent pas toujours à ce que l’on imagine. Au Cameroun, ils se produisent le plus souvent dans des espaces de confiance — la maison, l’école, le bureau, le téléphone — commis par des personnes connues de la victime. La coercition, les violences conjugales, la cyberviolence, le grooming et l’abus d’autorité sont des formes réelles, graves et punissables par la loi camerounaise — même lorsqu’elles ne laissent pas de marques visibles.

Notre association, Femmes et Enfants, est convaincue que l’information est le premier bouclier contre ces violences. Partager cet article, c’est peut-être permettre à quelqu’un de reconnaître ce qu’il ou elle a vécu — et de trouver le courage d’en parler.

Vous n’êtes pas seule. Vous n’êtes pas coupable. Et il existe des personnes et des structures prêtes à vous accompagner.


Article rédigé par l’association Femmes et Enfants à titre informatif et éducatif. Il ne remplace pas l’accompagnement d’un professionnel de santé, d’un juriste ou d’une structure spécialisée. En cas d’urgence, rapprochez-vous des services de gendarmerie ou de police les plus proches.

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